Étaient tendues de stores à rayures. Franz arriva à un parc ; au-dessus des arbres flottaient au loin les dômes dorés de léglise orthodoxe, semblables à des boulets rutilants quune force invisible aurait retenus juste avant limpact pour quils se figent dans les hauteurs. Cétait beau. Franz descendit vers le quai pour prendre un bateau-mouche et se faire reconduire de lautre côté du lac sur la rive droite où il habitait.
Saint-Germain ou de la République à la Bastille le fascinaient. La foule en marche scandant des slogans était pour lui limage de lEurope et de son histoire. LEurope, cest une Grande Marche. Une Marche de révolution en révolution, de combat en combat, toujours en avant. Je pourrais dire ça autrement : Franz trouvait irréelle sa vie entre les livres. Il aspirait à la vie réelle, au contact dautres hommes ou dautres femmes marchant avec lui côte à côte, il aspirait à leur clameur. Il ne se rendait pas compte que ce quil jugeait irréel son travail dans lisolement des bibliothèques était sa vie réelle, alors que les cortèges quil prenait pour la réalité nétaient quun spectacle de théâtre, quune danse, quune fête, autrement dit : un rêve. Sabina, au temps où elle était étudiante, habitait dans une cité universitaire. Le 1er mai, tout le monde était obligé de se rendre de bonne heure aux points de rassemblement du cortège. Pour quil ne manquât personne, des étudiants, militants rétribués, vérifiaient que le bâtiment était vide. Elle allait se cacher dans les toilettes et ne retournait dans sa chambre que lorsque tout le monde était depuis longtemps parti. Il régnait un silence comme elle nen avait jamais connu. De très loin lui parvenait la musique dune marche. Cétait comme dêtre cachée à lintérieur dune conque et dentendre au loin le ressac de lunivers hostile. Deux ans après avoir quitté la Bohême, elle se trouva tout à fait par hasard à Paris le jour anniversaire de linvasion russe. Une manifestation de protestation avait lieu ce jour-là et elle ne put sempêcher dy participer. De jeunes Français levaient le poing et hurlaient des mots dordre contre limpérialisme soviétique. Ces mots dordre lui plaisaient, mais elle constata avec surprise quelle était incapable de crier de concert avec les autres. Elle ne put rester que quelques minutes dans le cortège. Elle fit part de cette expérience à des amis français. Ils Jacques et son maÃtre prÃcÃdà de Introduction à une variation Dans Une rencontre, la critique des beautés lemporte pourtant de loin sur lindignation envers une Europe humiliée, moisie, dirait Sollers, fourmillant à la fois de zélotes tisonnant la mémoire des criminels et de détectives incriminant et ostracisant les arts et les artistes. Kundera consacre de vifs exercices dadmiration à Breton, à Aragon, à Césaire, à Chamoiseau, à Janacek, à Roth, à Bacon, à Malaparte. Le Malaparte de Kaputt et de La Peau est superbement réhabilité pour avoir porté la prose romanesque à la hauteur allégorique et symbolique du Waste Land de T.S Eliot. 1 Il serait vain, de la part de lauteur, de prétendre que ses personnages ont réellement existé. Ils ne sont pas nés dun corps maternel, mais de quelques mots évocateurs ou dune situation clé. Tomas est né du dicton einmal ist keinmal. Tereza est née de ses borborygmes. La première fois quelle franchit le seuil de lappartement de Tomas, ses entrailles furent prises de gargouillements. Il ne faut pas sen étonner, elle navait ni déjeuné ni dîné, sétant contentée dun sandwich sur le quai en fin de matinée, avant de monter dans le train. Toute à lidée de son audacieux voyage elle en oublia de manger. Mais à ne point se soucier de son corps, on en devient plus facilement la victime. Ce supplice dentendre ses tripes prendre la parole au moment où elle se retrouvait face à face avec Tomas! Elle était au bord des larmes. Au bout de dix secondes, heureusement, Tomas lenlaçait, et elle put oublier les voix de son ventre. Vous pouvez lire Le Monde sur un seul appareil à la fois Continuer à lire ici récepteurs. Dans ces silences, il y avait toute lhorreur qui sétait abattue sur le pays. Cétait le septième jour de linvasion, elle avait écouté ce discours dans la salle de rédaction dun quotidien qui était devenu pendant ces journées le porte-parole de la résistance. A ce moment-là, tous ceux qui étaient dans la salle et qui écoutaient Dubcek le haïssaient. Ils lui en voulaient du mauvais compromis auquel il avait consenti, ils se sentaient humiliés de son humiliation, et sa faiblesse les offensait. Et maintenant, à Zurich, en songeant à cet instant, elle néprouvait plus aucun mépris pour Dubcek. Le mot faiblesse ne sonnait plus comme un verdict. On est toujours faible, confronté à une force supérieure, même quand on a le corps dathlète de Dubcek. Cette faiblesse qui lui paraissait alors insupportable, répugnante, et qui lavait chassée de son pays, lattirait soudain. Elle comprenait quelle faisait partie des faibles, du camp des faibles, du pays des faibles et quelle devait leur être fidèle, justement parce quils étaient faibles et quils cherchaient leur souffle au milieu des phrases. Elle était attirée par cette faiblesse comme par le vertige. Elle était attirée parce quelle-même se sentait faible. Elle était de nouveau jalouse et ses mains sétaient remises à trembler. Tomas sen aperçut et fit le geste familier : il lui prit les mains pour la calmer dune pression des doigts. Elle lui échappa. Quest-ce que tu as? Rien. Quest-ce que tu veux que je fasse pour toi? Je veux que tu sois vieux. Que tu aies dix ans de plus. Vingt ans de plus! Elle voulait dire par là : je veux que tu sois faible. Que tu sois aussi faible que moi. Prononce trois phrases quand Marie-Anne émit un sifflement. Le peintre parlait avec lenteur et se concentrait sur ce quil disait ; il ne lentendit pas siffler. Franz chuchote : Tu peux me dire pourquoi tu siffles? Parce que je déteste quon parle politique, réplique tout haut sa fille. Effectivement, deux hommes debout dans le même groupe parlaient des prochaines élections françaises. Marie-Anne, qui se sentait tenue de diriger la conversation, demanda aux deux hommes sils iraient la semaine prochaine au Grand-Théâtre où une troupe lyrique italienne devait interpréter un opéra de Rossini. Cependant, Alan le peintre sobstinait à chercher des formules de plus en plus précises pour expliquer sa nouvelle manière de peindre, et Franz avait honte de sa fille. Pour la faire taire, il dit quil sennuyait à mourir, à lopéra. Tu ne comprends rien, dit Marie-Anne, en essayant, sans se lever, de taper sur le ventre de son père, linterprète principal est tellement beau! Cest fou ce quil est beau! Je lai vu deux fois et, depuis, je flippe! Franz constatait que sa fille ressemblait atrocement à sa mère. Pourquoi nétait-ce pas à lui quelle ressemblait? Cétait sans espoir, elle ne lui ressemblait pas. Il avait déjà entendu Marie-Claude proclamer des milliers de fois quelle était amoureuse de ce peintre-ci ou de ce peintrelà, dun chanteur, dun écrivain, dun homme politique, et même une fois dun coureur cycliste. Ce nétait évidemment que rhétorique de dîners en ville et de cocktails, mais il se souvenait parfois quune vingtaine dannées plus tôt elle avait dit exactement la même chose à propos de lui en le menaçant en prime de se suicider. Juste à ce moment-là, Sabina entra. Marie-Claude laperçut et savança à sa rencontre. Sa fille continuait la conversation sur Rossini, mais Franz navait doreille que pour lui le signe dun esprit borné, mais une marque de vertu. Cet homme-là vivait dans une autre histoire que Tomas : dans une histoire qui nétait pas ou navait pas conscience dêtre une esquisse. 19 Elle se leva de la cuvette, tira la chasse deau et rentra dans lantichambre. Lâme tremblait dans le corps nu et rejeté. Elle sentait encore sur lanus le contact du papier dont elle sétait essuyée. Il se produisit alors quelque chose dinoubliable : elle eut envie de le rejoindre dans la chambre et dentendre sa voix, son appel. Sil lui avait parlé dune voix douce et grave, lâme aurait trouvé laudace de remonter à la surface du corps, et elle se serait mise à pleurer. Elle laurait enlacé comme elle avait enlacé en rêve le large tronc du marronnier. Elle était dans lantichambre et sefforçait de maîtriser cet immense désir de fondre en larmes devant lui. Si elle ne le maîtrisait pas, elle le savait, il arriverait ce quelle ne voulait pas. Elle tomberait amoureuse. A ce moment-là, une voix lui parvint du fond du studio. En entendant cette voix désincarnée sans voir en même temps la haute stature de lingénieur, elle sursauta : cétait une voix grêle et aiguë. Etait-ce possible quelle ne leût jamais remarqué? Ce fut sans doute grâce à limpression déconcertante et désagréable que lui causait sa voix quelle put repousser la tentation. Elle rentra dans la pièce, ramassa ses vêtements épars, se rhabilla et sortit.
Revue dédiée à la littérature, à la culture et à lhistoire slaves 3 Il y a bien des années que je pense à Tomas. Mais cest à la lumière de ces réflexions que je lai vu clairement pour la première fois. Je le vois, debout à une fenêtre de son appartement, les yeux fixés de lautre côté de la cour sur le mur de limmeuble den face, et il ne sait pas ce quil doit faire. Il avait fait connaissance avec Tereza environ trois semaines plus tôt dans une petite ville de Bohême. Ils avaient passé une heure à peine ensemble. Elle lavait accompagné à la gare et elle avait attendu avec lui jusquau moment où il était monté dans le train. Une dizaine de jours plus tard, elle vint le voir à Prague. Ils firent tout de suite lamour ce jour-là. Dans la nuit, elle eut un accès de fièvre et elle passa chez lui toute une semaine avec la grippe. Il éprouva alors un inexplicable amour pour cette fille quil connaissait à peine. Il lui semblait que cétait un enfant quon avait déposé dans une corbeille enduite de poix et lâché sur les eaux dun fleuve pour quil le recueille sur la berge de son lit. Elle resta chez lui une semaine puis, une fois rétablie, elle retourna dans la ville où elle habitait, à deux cents kilomètres de Prague. Et cest ici que se situe le moment dont je viens de parler et où je vois la clé de la vie de Tomas : il est debout à la fenêtre, les yeux fixés de lautre côté de la cour sur le mur de limmeuble den face, et il réfléchit : Faut-il lui proposer de venir sinstaller à Prague? Cette responsabilité leffraie. Quil linvite chez lui maintenant, elle viendra le rejoindre pour lui offrir toute sa vie. Ou bien, faut-il renoncer? Dans ce cas, Tereza restera Weve noticed some unusual traffic coming from your network. You are being blocked Cétait à Paris, dans latelier du peintre Wilfredo Lam ; Aimé Césaire, jeune, vivace, charmant, ma assailli de questions. La toute première : Kundera, avez-vous connu Nezval-Bien sûr. Mais vous, comment lavez-vous connu? Non, il ne lavait pas connu, mais André Breton lui en avait beaucoup parlé. Selon mes idées préconçues, Breton, avec sa réputation dhomme intransigeant, ne pouvait que parler en mal de Vitezslav Nezval qui, quelques années plus tôt vers 1936, sétait séparé du groupe des surréalistes tchèques, préférant obéir à peu près comme Aragon à la voix du Parti. Et pourtant, Césaire ma répété que Breton, en 1940, pendant son séjour à la Martinique, lui avait parlé de Nezval avec amour. Et cela ma ému. Dautant plus que Nezval, lui aussi, je me souviens bien, parlait toujours de Breton avec amour.
suivi par 160 abonnés Recommandé par les abonnés Recommandé par la rédaction To avoid being denied access, log in if youre a ResearchGate member or create an account if youre not. Je les porte comme une parure. Ce sont les plumes du paon. Je nai jamais cassé la gueule à personne. Sabina poursuivait ses réflexions mélancoliques. Et si elle avait eu un homme qui lui aurait donné des ordres? Qui aurait voulu la dominer? Combien de temps leût-elle supporté? Pas cinq minutes! Doù il découlait quaucun homme ne lui convenait. Ni fort ni faible. Elle dit : Et pourquoi ne te sers-tu pas de ta force contre moi, de temps en temps? Parce quaimer cest renoncer à la force, dit Franz doucement. Sabina comprit deux choses : premièrement, que cette phrase était belle et vraie. Deuxièmement, quavec cette phrase Franz venait de sexclure de sa vie érotique. VIVRE DANS LA VÉRITÉ Cest une formule que Kafka a employée dans son journal ou dans une lettre. Franz ne se souvient plus où exactement. Il est séduit par cette formule. Quest-ce que cest, vivre dans la vérité? Une définition négative est facile : cest ne pas mentir, ne pas se cacher, ne rien dissimuler. Depuis quil a fait la connaissance de Sabina, il vit dans le mensonge. Il parle à sa femme du congrès dAmsterdam et des conférences de Madrid qui nont jamais eu lieu, il a peur de se promener avec Sabina dans les rues de Genève. Ça lamuse de mentir et de se cacher, car il ne la jamais fait. Il en éprouve un agréable chatouillement comme le premier de la classe quand il se décide enfin à faire lécole buissonnière. Pour Sabina, vivre dans la vérité, ne mentir ni à soimême ni aux autres, ce nest possible quà la condition de vivre sans public. Dès lors quil y a un témoin à nos actes, nous nous adaptons bon gré mal gré aux yeux qui nous observent, et plus rien de ce que nous faisons nest vrai. 2 Si chaque seconde de notre vie doit se répéter un nombre infini de fois, nous sommes cloués à léternité comme Jésus-Christ à la croix. Quelle atroce idée! Dans le monde de léternel retour, chaque geste porte le poids dune insoutenable responsabilité. Cest ce qui faisait dire à Nietzsche que lidée de léternel retour est le plus lourd fardeau das schwerste Gewicht. Si léternel retour est le plus lourd fardeau, nos vies, sur cette toile de fond, peuvent apparaître dans toute leur splendide légèreté. Mais au vrai, la pesanteur est-elle atroce et belle la légèreté? Le plus lourd fardeau nous écrase, nous fait ployer sous lui, nous presse contre le sol. Mais dans la poésie amoureuse de tous les siècles, la femme désire recevoir le fardeau du corps mâle. Le plus lourd fardeau est donc en même temps limage du plus intense accomplissement vital. Plus lourd est le fardeau, plus notre vie est proche de la terre, et plus elle est réelle et vraie. En revanche, labsence totale de fardeau fait que lêtre humain devient plus léger que lair, quil senvole, quil séloigne de la terre, de lêtre terrestre, quil nest plus quà demi réel et que ses mouvements sont aussi libres quinsignifiants. Alors, que choisir? La pesanteur ou la légèreté? Cest la question que sest posée Parménide au vie siècle avant Jésus-Christ. Selon lui, lunivers est divisé en couples de contraires : la lumière-lobscurité ; lépais-le fin ; le chaud-le froid ; lêtre-le non-être. Il considérait quun des Our partners will collect data and use cookies for ad personalization and measurement. Milan Kundera poursuit ce dialogue avec lui-même comme il lavait déjà entrepris avec. Il analyse dabord les contours du roman existentiel à travers des thèmes aussi divers que la comique absence du comique dans de, la présence de la mort dans de, la place de lamour dans nos civilisations dans Professeur de désir de, le déroulement de lexistence dans LAile du cygne de, les souvenirs dans les méandres de la mémoire dans Et quand le rideau tombe de ou la genèse de la création et la procréation dans de. La bêtise des gens consiste à avoir une réponse à tout. La sagesse dun roman consiste à avoir une question à tout. Entretien avec Antoine de Gaudemar Février 1984.
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